Le Covid-19 va impacter durablement le système électrique et le marché du carbone

Share

Selon le gestionnaire du réseau de transport français, RTE, le recul de la demande est d’environ 10% à 15% par rapport à une semaine de mars classique.

Dès l’annonce du confinement général en France, le 16 mars dernier, RTE a anticipé cette baisse des consommations (moins d’activité), avec difficultés d’ailleurs, puisque ce cas de figure ne s’était jamais produit. Les prévisionnistes de RTE ont ainsi eu bien du mal à prévoir pour les jours suivant le 17 mars les consommations « la veille pour le lendemain (soit en J-1 dans le jargon du GRT) ». Comme le souligne RTE, « la période est inédite. Il n’existe pas de scénario de référence permettant d’anticiper aussi précisément que d’habitude la consommation du lendemain. »

En général, dans une journée « classique », les foyers n’ont pas recours à l’éclairage ni à la cuisson dans la journée, et les chauffages électriques (qui constituent quand même un fort appel sur le réseau) sont baissés dans la journée.

Dès jeudi 19, la chute de la demande est patente et prise en compte par RTE, avec quelque 15% de recul de la demande électrique par rapport à la semaine précédente.

En parallèle, RTE s’assure qu’il y a assez d’électricité, produite par les différentes centrales ou parcs de production d’énergie renouvelable, pour répondre à la consommation et que les lignes électriques sont suffisantes pour transporter l’électricité partout en France et même en Europe.

Comme le réseau électrique est européen, la France et ses pays voisins sont interconnectés. A chaque seconde, les pays européens échangent leur électricité pour subvenir aux besoins de chacun. « Depuis le début du confinement la France exporte vers ses voisins, preuve du niveau élevé de production d’électricité dans notre pays », indique RTE.

Et la France n’est pas la seule à enregistrer une chute de la demande. Les consultants de Ember, le 23 mars, estimaient que le recul en Italie (premier pays européen durement touché) atteignait 20%, en s’appuyant sur les données de l’association européenne des gestionnaires de réseau électriques, Entso-E.

En Espagne, l’impact des mesures de confinement la semaine passée a été de 10% de retrait de la demande d’électricité, mais jeudi 19, le pays a enregistré sa plus forte baisse, avec 16%. En Allemagne,a l tendance s’est accélérée à 6% vendredi 20 mars, alors que davantage d’industries fermaient. En Pologne des baisses quotidiennes d’environ 5% du lundi au vendredi étaient enregistrées. Seul le Royaume-Uni ne comptait qu’un faible recul de sa demande, n’ayant toujours pas pris de mesures drastiques de confinement.

Impact sur les prix

L’électricité en Europe, c’est un marché sur l’ensemble des pays interconnectés. Quand la demande chute et que la production est encore là, les prix baissent. Et quand, comme dimanche dernier (sans commerces et sans tourisme), le soleil et le vent sont au rendez-vous en Europe, comme ces énergies ont « priorité sur le réseau », les prix plongent carrément. Résultat, à midi, toute l’Europe est en prix négatifs (eh oui, on paie pour pouvoir voir son électricité prise sur le réseau…). Le bilan pour les producteurs est catastrophique, puisqu’ils vendent « à perte » ou à des prix inférieurs à leurs coûts de production, sauf pour les énergies renouvelables qui bénéficient d’un tarif d’achat fixe. Autant dire qu’un déficit est à prévoir à terme lors de la reprise de l’activité. En outre, certains producteurs pourraient rapidement s’essouffler, malgré les aides promises aux entreprises par les gouvernements européens.

Si pour l’heure les contrats de gré à gré (les fameux PPA) signés par de grands consommateurs avec des producteurs d’énergies renouvelables sont peu touchés, il y a fort à parier que des recours à la « force majeure » vont très bientôt arriver… Avec le risque de mettre à mal certains projets, voire de « briser » la tendance – comment les assurances vont-elles réagir à ce fléau ? – à la hausse de ces contrats en PPA… Pour un certain temps.

Le marché du CO2

Pour pallier la baisse de la demande due au ralentissement de l’activité économique, des centrales sont à l’arrêt. Notamment celles qui avaient été appelées en dernier, c’est-à-dire les moyens fossiles au gaz et les centrales au charbon. Selon le think-tank AgoraEnergiewende, sur la seule Allemagne, les émissions de CO2 devraient ainsi reculer entre 10 et 25 millions de tonnes, voire beaucoup plus si la crise du Covid-19 dure.

Bilan, les prix sur le marché des quotas d’émissions de CO2 ont fortement reculé la semaine dernière. Ils sont passés à 15,45 euros par tonne le 23 mars, contre autour de 23 euros par tonne, début mars.

Le marché du CO2 (ETS, en initiales anglaises) venait péniblement de se remettre sur pied depuis un an environ, après une grave crise, et commençait pourtant à donner à nouveau, même de manière imparfaite, un « signal-prix » favorisant les énergies les moins carbonées. La chute du prix sur l’ETS prélude le risque, après la crise, d’un retour en force des capacités au charbon, qui se voyaient « sorties » du marché puisqu’elles devaient payer le prix du CO2 en plus.

En outre, comme il y aura des quotas non utilisés, pour cause de chute de la demande européenne, il y a fort à parier que le prix du CO2 sur le marché restera pour au moins la seconde moitié de l’année, faible, donnant un avantage aux centrales au charbon, plus émettrices, sur celles au gaz…  Les consultants de Ember estiment désormais que la Commission européenne devrait agir pour éviter un effondrement dudit marché du CO2.